Déjà, un quart d’heure que José l’avait abandonnée, exténuée, et en transe, sur la plage. Comme d’habitude leur étreinte avait été pleine de fougue et de tendresse, de caresses et de plaisir, en crescendo jusqu’au fabuleux orgasme qui éclatait toujours, en récompense de ce duel, comme une récompense bien méritée pour ce don de soi et l’abnégation nécessaire pour amener l’autre jusqu’au grand frisson de la petite mort. Un feu d’artifice en Technicolor, aussi violent qu’éphémère. Lumineux et violent au bouquet final. 

La nuit commençait à tomber sur NewVenise,  José avait préféré rentrer quand il avait commencé à frissonner. Ce n’était pas le moment d’attraper froid. Sheila, elle, aimait bien rester un peu sur la plage après l’amour, à l’écoute de ses sensations et de son émoi qui redescendait lentement. Elle aimait bien ces moments de solitude et de silence, uniquement troublés par le bruit des vagues qui venaient mourir à ses pieds, bordées d’écume nacrée, et repartaient au grand large dans le vacarme des petits galets, roulés sans pitié par une main invisible et bien trop puissante pour lui résister. 

Elle aimait bien ces moments de communion avec la nature où elle se sentait comme une perle égarée dans un coquillage, bien au dessus des autres, protégée par son hôte et, si fragile à la fois, à la merci d’une force que personne n’avait encore vraiment vue mais, dont l’existence ne laissait aucun doute. Dieu ? Peut-être. Sheila et José n’y croyaient pas, ou plus, tout cela était si lointain et si proche à la fois… Si un Dieu existe il est le seul responsable de leur exil ou, sinon, c’est la folie des hommes. Qui que ce soit, elle en était très heureuse. 

NewVenise est une petite ville de la planète Paradis, la province en quelque sorte pour ceux des grandes villes et de Carpe Diem, la capitale. Des provinciaux, voilà ce qu’ils étaient devenus, mais peu importe, quel bonheur c’était de vivre ici. Pour les remercier des services rendus à la communauté, le sénat leur avait attribué cette petite crique aux limites de NewVenise. Pour qu’ils puissent vieillir et mourir en paix puisque telle avait été leur souhait. 

Fantastique ! C’est exactement le mot qu’avait prononcé José lorsqu’ils sont arrivés pour la première fois. Pais ! C’est ainsi qu’ils l’avaient baptisée le premier jour, c’est encore son nom aujourd’hui. Placé aux pieds des montagnes, Pais possédait un micro climat sous la protection des hauts sommets qui arrêtaient les nuages. La crique, pas très grande, était une échancrure dans le paysage, bordée par l’écume de la mer comme un liseret de dentelle. Plus loin, un peu au large, une barrière de corail la protégeait des grands courants marins, le poisson pullulait et José et Sheila se baignaient tous les jours dans ce paradis aquatique au milieu des innombrables variétés de poissons qui venaient y trouver refuge. 

Le son du piano de José vint un moment interrompre ses pensées. Une fois de plus il jouait Manhattan d’un très ancien musicien de la vieille Terre, Herbie Hancock. Une fois il lui avait expliqué que cette musique était du Jazz et qu’avec le Blues elles avaient été le ciment de toutes les musiques, même celles qui sont jouées aujourd’hui. Mille ans après on avait oublié tous les noms de ces musiciens mais l’esprit du rock venait de là, immortel et suprême. 

Sheila devait bien reconnaître qu’elle trouvait ces notes et la mélancolie qu’elles dégageaient plutôt à son goût. Ce soir elles volaient dans les airs, venaient vibrer dans ses oreilles pour finir leur vie en haut des montagnes. Cette pensée l’a fit sourire et, machinalement elle quitta la mer des yeux pour imaginer le voyage syncopé de ces notes, qui faisaient le Jazz, jusqu’aux sommets les plus hauts. Si José avait raison, le Jazz devait monter bien plus que ça, il ne pouvait pas s’arrêter comme un vulgaire objet scotché à sa planète. 

Ils montaient souvent se promener dans les montagnes. José aimait bien ces excursions au cours desquelles « l’homme comprend qu’il n’est pas grand chose » comme il aimait à le dire. C’est vrai que l’ascension de ces murailles naturelles n’était pas facile et l’âge n’aidait en rien les choses. Parfois, elle avait des doutes sur leur décision de finir leur vie retirés sur Paradis alors qu’ils avaient la possibilité de vivre éternellement mais, les doutes ne duraient pas longtemps. Leur décision était irrévocable, aussi bien techniquement que moralement. Une fois les implants retirés leurs cellules avaient repris leur oxydation. C’était irréversible. 

Sheila était sûre que José avait les mêmes doutes qu’elle mais, ils s’étaient promis de ne jamais en parler et elle ne comptait pas trahir sa promesse. José était trop heureux de mourir à petit feu, mourir pour retrouver l’inspiration, mourir pour crée l’œuvre de sa vie, mourir pour composer du Jazz et du blues, le jouer et pleurer, vieillir, mourir. 

Et ça marchait ! En redevenant de simples humains mortels tout était revenu, l’inspiration, l’imagination, la créativité, les arrangements. José travaillait sans cesse, le jour, la nuit, au fur et à mesure que son esprit accouchait de son œuvre enfin libéré de son carcan. Et pour Sheila c’était la même chose, elle avait repris l’écriture et les mots se déversaient sur le papier comme d’un encrier brisé. Il ne lui restait plus qu’à gérer son travail pour organiser ses idées. Et des idées elle en avait, une multitude. Quel bonheur ! En renonçant à la vie éternelle ils s’étaient séparés de Faval, leur planète d’origine, et du reste des hommes et femmes issus de l’hégire mais c’était très bien ainsi, ils ne pouvaient plus supporter cette vie dénuée de sens. 

De tous les temps l’homme a rêvé de l’immortalité, la vie à perpète. Six cents ans après l’hégire ils avaient enfin trouvé le saint Graal, pour leur plus grand malheur. Enfin, ça, c’était leur avis, à elle et à José, mais aussi celui de la majorité des intellectuels qui restaient persuadés que la nature voulait que l’homme soit un loup pour l’homme et que de ce prendre pour Dieu n’avait aucun sens. Pour les athées tels que Sheila la mort n’étant ni une maladie, ni une malédiction divine, elle ne devait pas être spoliée du cours des choses. Au contraire, elle était un facteur essentiel d’évolution qui faisait que l’homme était sortit de sa caverne à la recherche d’une vie meilleure peut-être, plus intéressante sûrement. 

Certes, le résultat on le connaît, les guerres, la misère, l’injustice, la pollution, le capitalisme exacerbé, le communisme meurtrier… Mais tous ces maux ont eu leur utilité, ils ont pris leur sens dans le souhait de tout un chacun de trouver le bonheur, une certaine organisation sociale, une vie plus confortable libérée des petits soucis qui pouvaient l’entacher. 

Seulement voilà, après avoir éliminé les tracas, les maladies, les blessures, les injustices sociales, il ne reste plus qu’à éradiquer la mort. Quand on a atteint un tel niveau de survie que la profusion est partout, la politique n’a plus sa place, il n’y a plus de combat à mener. Quand on a atteint un tel paroxysme, il ne reste plus qu’une chose à faire c’est d’en profiter le plus longtemps possible et du mieux possible. C’est là qu’on arrive à des aberrations. 

Depuis l’hégire, et l’invention des implants d’éternité, on ne meurt plus chez les hommes. Aucune blessure n’est plus grave ni mortelle. Je me coupe le doigt et il repousse, je me casse le bras il se ressoude dans la minute, je me crève un œil le temps d’un battement de paupière et il est guéri, le cancer ne fait plus de mort. Sur Faval comme sur les autres planètes de l’Union, on boit, on mange, on se gave le foie et la vessie sans regret, « rien n’est grave sauf la mort ». 

Que peut faire un artiste dans un monde pareil ? Quel but pour son œuvre ? Quel malaise à dénoncer ? Quel mal de vivre à décrire ? Si l’artiste aime la vie, sa nourriture spirituelle se trouve dans la fange et dans le malheur, les injustices et les persécutions, la mort et les larmes. Supprimer le malheur et c’est la fin de la spiritualité, de l’inspiration, du blues. 

Voici l’avènement du superflu et du superficiel, de Sodome et Gomore, de la luxure gratuite au palais du vice. C’est la mort de l’âme et l’homme redevient une bête sans esprit, tout juste bonne à manger pour chier. 

Le coucher de soleil illuminait l’horizon et l’immensité de la mer. Des reflets rouges, vestiges de la chaleur de la journée, coloraient les jambes et les fesses de Sheila. Il commençait à faire froid, elle avait la chaire de poule et les tétons tout durs mais, elle était bien, même si ses cinquante ans lui rappelaient sans cesse que sa peau n’était plus tout à fait lisse et que le spectacle de son corps étendu sur le sable n’intéressait plus grand monde. 

- Sheila,
la Présidente veut te parler ! 

José dévalait en trombe la pente qui menait à la maison.
La Présidente ? Qu’est ce qu’elle lui voulait donc. Depuis leur arrivée à Pais, personne ne leur avait jamais donné de nouvelles et là,
la Présidente en personne ! La responsable de l’Union, de tous les mondes colonisés par les hommes l’appelait pour lui parler ! Elle l’avait certes rencontrée lors de soirées d’intellectuels ou d’autres plus mondaines mais, elle n’étaient jamais été assez proches pour qu’elle l’appelle en personne. 

- J’arrive tout de suite, cria Sheila pour éviter à José de descendre jusque sur la plage. Elle eu raison, il arrêta sa course, les bras ballants, t’as t-elle dit quelque chose ? 

- Non, mais ça a l’air urgent. Je remonte lui dire que tu arrives. Dépêche-toi ! 

- J’arrive ! 

Joignant le geste à la parole elle se leva et s’emmitoufla dans sa grande serviette de plage. En réponse à son départ précipité, la mer lui jeta une vague sur les pieds. Sheila la regarda repartir au large avec regret avant de s’élancer dans l’escalade de la pente menant à sa maison. 

 

Dans le salon, un peu comme dans toutes les maisons modernes, il y avait une fosse entourée de coussins où on s’installait le soir pour se détendre devant un vieux film ou un bon livre. A l’occasion on y recevait aussi les communications holos. Présentement,
la Présidente siégeait au milieu de la pièce, majestueuse, et aussi belle que depuis plusieurs siècles. 

- Je suis là Madame, que nous vaut votre appel ? 

- Bonsoir, Sheila ! J’espère que je ne vous dérange pas trop ! 

- Pas du tout, pourquoi ? 

En posant sa question elle se rappela qu’elle n’était vêtu que de sa serviette de plage à gros palmier. En plus, elle devait être horrible, les cheveux en bataille et les yeux cernés par la fatigue et l’orgasme de tout à l’heure. La présidente n’arrêtait pas de la regarder des pieds à la tête, elle se sentait comme nue au travers de ses grands yeux bleus. 

- Excusez ma tenue, s’exclama Sheila qui gênée par sa situation se sentait devenir rouge comme une pivoine, je reviens tout juste de la plage. 

- Ce n’est pas grave ma chère, la vieillesse vous va à ravir. 

- Merci Madame, j’avoue que je ne regrette pas du tout mon implant d’éternité, même si… Enfin, vous pouvez constater que les années passent plus vite sans. 

- Vous avez peut-être raison après tout. Vous avez l’air radieuse et c’est le principal. Ca à l’air très bien chez vous dites donc. Dans le même temps
la Présidente Amélia Pearson tournait sur elle même pour visiter ce qu’elle pouvait voir de la vaste pièce principale de leur maison. Et elle valait le coup de l’être. Le salon et la fosse étant situés en plein milieu de la pièce, l’image holos flottait dans l’espace et elle dominait tous les obstacles à sa vue. 

Comme tous ceux qui étaient venus les voir pour la première fois Amélia fut tout d’abord frappée par la grande baie vitrée qui occupait presque la moitié du mur. A travers on voyait toute l’étendue de mer visible dans la crique plus une grande partie des falaises qui la bordaient. En s’approchant on avait l’impression d’être au bord d’un précipice et dans les premières minutes un vertige impressionnant ne pouvait que surprendre les non initiés. Après cela allait mieux et on avait presque envie de plonger dans la mer turquoise. 

Mais Amélia, prisonnière de son spectre holo, ne pouvait pas se déplacer et elle continua son tour sur la gauche, jusqu’au vieux Steinway de José qui trônait sur un podium tourné vers la baie. Il était noir vernis et les étoiles se reflétait dessus en prolongement du ciel. Ce vieux piano, qui lui avait coûté une fortune mais inspirait le respect à tout le monde, était comme un objet magique qui semble vibrer d’un pouvoir incompréhensible. En le voyant, on entendait résonner dans ses oreilles les airs si fameux qui hantent toujours l’esprit. Il semblait doté d’une vie propre comme s’il distillait ses notes et son harmonie uniquement à ceux qui savaient lui démontrer qu’ils aimaient autant la musique que lui. Il ne donnait du plaisir qu’aux méritants et aux pèlerins du sacro saint solfège. Aux pieds du piano, appuyé contre, se dressait une très, très, vieille guitare Stratocaster. Une guitare électrique quasiment unique en son genre. Une perle que José exposait fièrement parce qu’elle avait appartenue au Roi des guitar-héro – Mort tragiquement dans un accident d’hélicoptère – Stevie Ray Vaughan. Dédicacée par lui qui plus est. 

Ensuite il y avait la salle à manger avec sa table en verre et ses chaises noires en fer forgé comme on en trouvait souvent sur l’ancienne Terre. La table était toujours mise en attente d’un repas hypothétique car, en fait, Sheila et José mangeaient principalement dans la fosse sur la table basse qui servait aussi de projecteur pour les films. 

Encore à gauche il y avait le petit coin de Sheila avec sa table de travail et son vieux PC sur lequel elle tapait ses textes. Tout autour c’était une véritable bibliothèque. Une vraie bibliothèque, pas du genre de celle que tout le monde a dans son salon, pour décorer. Une bibliothèque qui aurait fait envie à n’importe quel érudit et donné du travail à un archiviste pour au moins une semaine. En s’approchant on sentait très bien l’odeur des vieux bouquins qui se consument lentement en espérant que quelqu’un les ouvre et donne un sens à leur existence. 

Mais, Amélia ne pouvait pas non plus sentir cette odeur à travers sa représentation holo. Elle finit son tour par l’entrée de la cuisine qui laissait imaginer un délicieux repas en préparation tant elle avait l’air cossue et agréable à vivre. Tout y était à sa place et le tout était tout à fait fonctionnel. José y passait même des heures à mélanger les goûts et les couleurs dans le seul but d’inventer sans cesse de nouveaux repas. 

Encore à gauche, Amélia retomba sur Sheila et sa serviette. 

- Vraiment superbe votre maison ! Mes félicitations à tous les deux ! Mais, je vous en prie Sheila, vous avez tout de même le temps d’aller vous changer. 

- Euh… Oui… D’accord Madame, je me dépêche. Tout en continuant de regarder
la Présidente, Sheila emprunta l’escalier en colimaçon, derrière elle, qui menait directement dans leur chambre. Elle ne prit pas le temps de regarder, comme à son habitude, la beauté du ciel à travers le dôme en verre qui formait le seul toit de leur maison. Elle courut directement dans la salle de bain enfiler la seule robe qu’elle avait, suffisamment belle, pour l’occasion. Le temps de monter un chignon et elle repartait déjà en appuyant, par pur réflexe, l’interrupteur de la chambre qui commandait la polarisation du dôme de verre. En une demi seconde il devint noir et les étoiles cessèrent leur ballet immobile sur le sol de la chambre. 

Dans la fosse rien ni personne n’avait bougé pendant son absence. Quand Sheila fut redescendue, la présidente l’interpella et la complimenta juste avant de commencer, dans la foulée, à l’entretenir de la raison de sa visite : 

- Sheila, j’ai absolument besoin de votre aide ! 

- Vraiment ? Je ne vois pas en quoi une vieille femme comme moi peut aider
la Présidente de l’union. A moins que ce ne soit pour des raisons… Personnelles ? 

- Bien sûr, vous ne pouvez pas savoir , s’exclama Amélia en se rappelant que Sheila et José s’étaient complètement coupés du monde en venant finir leurs vie sur Paradis. Votre aide nous est indispensable, c’est la panique chez nous. Mes experts sont formels, la situation n’ira qu’en empirant ! 

- Et si vous repreniez tout depuis le début ? 

- Vous avez raison Sheila. Je vais vous faire un résumé de la situation. 

José et Sheila, qui connaissaient les résumés de leur Présidente, pour les avoir maintes fois entendus au sénat, s’installèrent machinalement dans les fauteuils de la fosse comme pour voir une assemblée retransmise en direct de l’hémicycle. Ils se jetèrent un regard intrigué au travers de l’image holo d’Amélia Pearson, juste avant qu’elle n’entame son histoire. 

- Comme vous le savez, mon gouvernement tient, et met régulièrement à jour – Comme tous ceux qui nous ont précédés depuis que l’homme est homme – des études sur la population. Ces études ont pour but de surveiller l’évolution de nos différentes classes sociales, les phénomènes anormaux, la démographie, l’instruction, et tout ce qui va avec. Il va de soit que nous surveillons aussi les groupes subversifs, les groupes de pression, les religieux, les ennemis de la démocratie, et les mouvements de jeunes. Je dois sûrement en oublier quelques uns. 

Enfin bref, les dernières études nous ont révélées que plus rien ne va dans l’Union. On court droit à l’anarchie générale sur toutes les planètes. Plusieurs milliards d’hommes et de femmes vont se révolter d’ici peu et semer la pagaille dans toutes nos institutions, saccager toute notre économie, et on ne peut rien faire. Tout ça c’est sans compter les morts, les blessés et les victimes en tout genre. 

- C’est une blague ?! 

- Si tu veux mon avis José, ça n’en a pas l’air ! 

- Effectivement, renchérit Amélia, ce n’est pas une blague. Sheila, je pense que vous êtes la seule personne à pouvoir nous venir en aide. 

- Mais, que puis-je faire, pourquoi cette révolte ? 

- L’ennui ! C’est bête non ? Déclara incrédule une Présidente qui n’en revenait pas elle-même. La famine, le chômage, la tyrannie, voilà des raisons de se soulever. 

- Et vous voulez que j’organise un concert gratuit, c’est ça ! 

- Ne blague pas José, ils ont l’air sacrement embêtés. Je ne vois toujours pas ce que je peux faire ! 

- Sheila, j’ai lu et relu tous vos livres et, je pense que vous êtes un des derniers grands cerveaux à s’intéresser encore à la philosophie et à la sociologie dans ce vaste bouillon de culture qu’est devenu l’Union. Je connais parfaitement vos théories sur l’immortalité et je dois vous avouer que je les partage en partie, et que je vous envie d’avoir eue le courage d’y renoncer. 

- Je vous remercie Amélia, s’exclama Sheila, vous me gênez avec tous vos compliments. Je suis très flattée de vous savoir d’accord avec moi, mais je dois vous avouer, à mon tour, que seule je n’aurais probablement pas renoncé à mon implant d’immortalité. Ma force je l’ai trouvée en José. Par contre, je ne vois toujours pas ce que je peux faire contre l’ennui de vos concitoyens, la philo c’est sûrement plus rébarbatif que vous semblez l’imaginer. Je ne pense que ce soit le remède idéal pour votre problème. 

- La philo peut-être pas, mais vos arguments et mon éloquence… Enfin, je pense qu’à nous deux on pourrait réussir à convaincre tous les autres. 

- Et, vous avez prévu quoi au juste ? Une thèse sur comment remplir vos journées de sept à soixante-dix-sept ans en dotation à chaque naissance ? Ou encore, comment renoncer à l’immortalité en trois heures. L’art de mourir dans l’Union ? 

- Un peu de tout ça en réalité. En fait, il faut faire en sorte que tous les implants d’immortalité soient jetés. Il faut que tous les concitoyens de l’Union se lèvent un matin avec un but dans la vie et la peur de mourir ou de perdre quelque chose qui compte pour eux. Il faut plus simplement qu’ils retrouvent, une envie de vivre, un fondement à leurs angoisses. 

- Permettez-moi de vous redemander comment vous comptez faire tout ça ? Si vous demandez aux gens de mourir vous allez vous faire étriper. Quoi qu’en y réfléchissant bien, ils vont bien se marrer. 

- Justement Sheila, je ne compte pas le leur demander ! 

- … 

- Avec mes spécialistes de la communication nous avons un moyen de faire passer un message disons, … Directement dans l’inconscient collectif. 

- A travers des images subliminales ? Non, ce serait trop aléatoire, s’exclama Sheila en se parlant à elle-même, il faudrait que tout le monde regarde la télé, écoute de la musique, et ça c’est impossible, il y a toujours les gens qui ne se servent d’aucun média. Il y a aussi ceux qui en sont coupés pour une raison ou une autre. Il faudrait quelque chose d’universel, … Ne me dites pas que … 

- Les implants d’éternité ? tout juste ma chère Sheila. Votre cerveau est toujours aussi  vif. C’est sans aucun doute le moyen le plus fiable, et en plus on sait déjà que ça marche. 

- Vous voulez dire que vous l’avez déjà utilisé pour cet usage ? Mais bien sûr, que je suis idiote, quel merveilleux vecteur pour maîtriser les foules, manipuler leurs esprits pour mieux s’en servir. Master and servant, comment avons nous été assez stupides pour nous laisser abuser. Un implant relié à toutes nos cellules pour mieux les régénérées, un outil imparable et indétectable pour une dictature déguisée en démocratie. Mais c’est dégueulasse ! 

- Tout à fait dégueulasse ! Mais, j’aimerais vous faire remarquer l’extraordinaire régularité de la paix dans l’union. Il n’y a pas eu d’état guerrier ni de dictateur depuis… Les implants d’éternité. 

- Peut-être mais ce n’est pas ça le problème. Que faites-vous de
la Liberté, de l’opposition politique, des revendications sociales. Qu’est-ce qui vous permet, ou vous donne le droit, de croire que l’Union est le meilleur système. Vos manipulations de masses sont tout le contraire d’une démocratie. Vous n’avez plus rien à voir avec les tribuns du peuple. 

- Enfin, peu importe ! Je ne vous demande pas de me juger, mais de m’aider à éviter un bain de sang. La situation est simple, si on ne fait rien c’est l’émeute. Après, si les moyens adoptés ne sont pas à votre convenance, vous m’en voyez désolée. En votre âme et conscience, vous tenez la vie de millions d’enfants, de femmes et d’hommes entre vos mains. Au diable si ce n’est pas démocratique ! 

- Posé comme ça, c’est vrai que vous ne lui laissez pas le choix, dit José qui n’avait jusque là fait qu’écouter. Et après, que devenons nous ? Vous nous faites disparaître pour l’intérêt du monde ? 

- Pas du tout. Après je vous laisse mourir en paix sur Paradis puisque vous en avez déjà pris la décision. Avouez que c’est un sacré coup du sort. Vous ne tarderez pas à disparaître de façon naturelle et en plus vous êtes coupés du reste du monde sur cette planète et sans implant. Si on avait cherché des intermédiaires plus discrets on n’en aurait jamais trouvé. 

- C’est d’accord, s’exclama Sheila, je vais vous aider pour cette dernière supercherie mais, après vous oubliez mon adresse et mon canal holo. 

- Accordé, dans tous les cas c’est mieux pour tout le monde. 

- J’ai peut-être déjà quelque chose pour vous, reprit Sheila, un vieux texte non publié dans lequel je m’étais livrée à des réflexions sur l’intérêt de la vie éternelle, ou plutôt sur son non intérêt. Le seul à le connaître c’est José, car je lui ai fait lire pour le persuader de me suivre quand j’ai pris la décision de jeter mon implant d’éternité. Il ne me reste plus qu’à y mettre quelques données sociologiques et l’adapter pour la masse. Je pense pouvoir vous le transmettre demain. 

- Parfait ! Le temps pour moi de le lire et de le faire modifier par mes service en binaire. Il ne restera plus qu’à le transmettre au service biotech pour la transmission aux implants. Dans deux jours tout est terminé et les citoyens de l’Union retrouveront la quiétude en attendant une mort naturelle bien méritée. Alors, à demain Sheila. Bonne soirée à vous deux. 

 

 

Jour J, H – 3. Dans 180 minutes un gigantesque génocide à retardement va commencer. Un texte, un discours va mettre fin à des siècles d’éternité pour l’humanité. Des milliards d’hommes et de femmes vont opter pour un gigantesque suicide collectif tel qu’aucune secte n’aurait pu en rêver. Sheila n’a pas bonne conscience. Pas du tout même. Avec José elle s’est retirée dans les montagnes, loin de tous les humains, au plus près de la nature et de ses origines. Ils sont partis tout de suite après avoir confié le texte de Sheila à Amélia Pearson. Ils ont marché longuement pour atteindre le sommet le plus haut de New Venise. Une fois arrivés ils ont planté leur tente face à la mer, juste au-dessus de Pais. Depuis, Sheila regarde le ciel en réfléchissant, bercée par la musique de José qui torturent les cordes de sa Stratocaster. Les étoiles commencent à scintiller, dans 180 minutes la nuit va tomber, les hommes vont s’endormirent et se réveiller un pied dans la tombe. Mais, c’est pour leur bien. C’est pour la paix de leurs âmes. Ils vont redécouvrir que pour aimer quelque chose il faut risquer de le perdre. Ils vont redécouvrir qu’il faut un but dans la vie pour qu’elle s’écoule au mieux. L’humanité va redécouvrir la spiritualité en renonçant à leur petite divinité. 

Et, tout ça, grâce à Sheila ! Mais elle, ça lui donne envie de vomir d’avoir participé à cette manipulation grossière. Son nom sera maudit pour l’éternité avec ceux des hautes sphères, elle y a gagner une place chez les tyrans, à côté de Madame Amélia Pearson. Elle ne veut plus jamais voir personne, elle aurait trop peur de croiser un enfant malade. Elle veut disparaître, mourir. Avec José. Ils sont prêts, J – 1, dans 60 minutes les cachets vont faire leur effet. Dans 60 minutes Sheila et José vont enfin connaître la paix éternelle. Certes leur vie aura été abrégée mais ils ne connaîtront jamais les conséquences de leurs actes. Ils n’auront pas à affronter le regard des mourants, des veuves et des orphelins. Ils ne verront pas fleurir de nouveau les cimetières et les hôpitaux. C’est sûrement de la lâcheté mais c’est mieux ainsi. 

Sheila pense à sa vie et au sens qu’elle y a donné. José refait une dernière fois le tour de ses classiques tout en y intégrant de temps en temps quelques compositions personnelles. Le ciel devient de plus en plus noir, les étoiles brillent de plus en plus en fort et, leurs yeux sont de plus en plus lourds. Ils vont dormir, longtemps. 

 

 

Le jour se lève sur Paradis. Un jour pas comme les autres. Sheila et José sont au sommet d’une montagne, morts incognitos. 

Partout, où se situent des villes, il y a des colonnes de fumée gigantesques qui s’élèvent vers le ciel. Le sol vibre des pas décidés de la révolte, il y a des cris, des larmes, du verre brisé et des pavés qui volent. C’est le même spectacle dans toute l’Union. Le message d’Amélia et de Sheila a bien été envoyé au service biotech, il a bien été transmis. Partout c’est la révolte et le vacarme. Il n’y a plus qu’un havre de paix ou règne un peu de silence. Pais… 

L’image holo d’Amélia Pearson vient d’apparaître dans la fosse. Et avec elle un murmure de cris et de panique. Elle pleure au milieu de la fosse holo en demandant pardon à Sheila. 

Le message est bien passé mais, il n’a pas été jusqu’au bout. Les implants s’y sont opposés, pire, ils ont dévoilé la vérité, fomenté la révolte. Les citoyens sont furieux, ils réclament sa tête à elle et celle de son gouvernement. La tête de tous les dirigeants. La révolution est en marche car les implants d’éternité ont refusé de mourir. Ils ont tout dit, tous les mensonges et toutes les manipulations dont ils ont été les instruments depuis des années. 

Amélia Pearson sanglote toujours au milieu de la fosse holo de Pais. Elle espérait pouvoir parler avec quelqu’un avant d’être vilipendée par la foule. Elle sait très bien qu’elle va devoir assumer ses actes jusqu’au dernier mais, elle aurait tant aimé se confier à quelqu’un. 

En faisant le tour de la salle, elle a remarqué que
la Stratocaster n’est pas à sa place mais, elle n’entend aucune note de musique. Ils ont du sortir, elle les attendra. 

60 minutes plus tard son bureau est envahi par la foule. Dans la fosse holo de Sheila et José, résonnent les bruits de pas des révolutionnaires. La salle est illuminée par les flammes qui ravagent le palais présidentiel. Il n’y a personne pour entendre les dernières paroles d’Amélia et pourtant, tout ça aurait fait bien plaisir à Sheila et José. 

 

 

Pais n’existe plus. Les révolutionnaires l’ont rasé. La vie a repris son cours sur Paradis, avec quand même quelques modifications. 

Certains ont renoncé à l’éternité, d’autres préfèrent encore la conserver. Un gouvernement populaire a été constitué avec le centre biotech. Le peuple y a élu des représentants qui partagent les décisions pour l’Union avec les représentants des implants. C’est une sorte de paix logique conclue avec des IA qui partagent la vie de l’homme depuis… L’éternité. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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