Qu’elles étaient longues les connections avec Syra. Toutes les fois qu’il appelait Farya, il s’arrachait les cheveux de devoir attendre si longtemps. Son cœur se déchirait, partagé entre l’angoisse de ne pas pouvoir lui parler, et la peur d’entendre une mauvaise nouvelle. 

Pourtant ils n’étaient pas très loin l’un de l’autre, Syra était la planète la plus proche de Pyro. Si près qu’on aurait dit deux satellites. 

Depuis leur plus tendre enfance, Guivar et Farya étaient amoureux. 

En fait, ils avaient commencé à correspondre à l’école. Dans toutes les classes de l’union des cinq mondes, avoir un correspondant était une chose obligatoire. Parfois les correspondants ne s’entendaient pas très bien mais, ils devaient tout de même continuer de communiquer. Dans le meilleur des cas (celui de Farya et de Guivar en faisait partie) ils étaient sensés utiliser le visiophone. Dans le pire des cas, on les obligeait à s’écrire. C’était une des mesures mises en place depuis la dernière guerre galactique pour maintenir la paix. La clef de voûte en était la communication. Pour Guivar le coup de foudre avait été immédiat. Farya avait appris à le connaître et depuis, ils s’appelaient tous les jours, au visiophone. 

- Quelle usine à gaz ce visio ! 

Au même moment le doux visage de Farya illumina l’écran. Par deux fois, l’engin grésilla et l’image sauta pour finir par se stabiliser. Claire. 

- Salut Guivar, tu en fais une tête ! 

- C’est ce visiophone de malheur, un jour je vais le détruire ! 

- Et comment on fera gros malin ? 

- J’en achèterai un autre ! 

- Tu sais très bien que tes parents ne peuvent pas se le permettre. Tu ferais mieux d’apprendre la patience. 

- Peut-être, mais moi je t’aime ! J’en ai marre d’attendre aussi longtemps pour te parler. On dirait un vieux modem tout croulant. 

- Il n’en est sûrement pas loin, mais un nouveau coûterait des crédits que tes parents n’ont pas. Tu ferais mieux de prier pour qu’il ne tombe pas en panne. 

- Tu me manques Farya ! 

- Mais enfin, on se voit tous les jours avec le visio ! 

- Oui mais c’est pas pareil. J’ai envie de t’avoir à côté de moi. J’ai envie de te serrer très fort, de ne plus te quitter. Plus jamais. 

Tous les ans, les parents de Farya l’envoyaient en vacances chez Guivar. En fait ils s’en débarrassaient pour deux mois. Ils passaient leurs journées à se promener. Guivar était fils de fermier et, pour cette raison, ses parents sans être pauvres, n’étaient pas aussi riches que ceux de Farya et Guivar n’avait jamais mis les pieds sur Syra, faute de moyens. Mais peu importe, ils se retrouvaient tous les ans. 

Farya était toujours heureuse de venir chez Guivar. Leurs promenades sur Pyro lui remplissaient le cœur de tendres souvenirs qui lui donnaient de la force toute l’année. Bien sûr, elle aimait Guivar et cela lui aurait suffit pour être heureuse mais, en plus, elle adorait la campagne. Elle aimait sentir la fraîcheur matinale et la rosée sur sa peau. Le contact avec la terre lui rechargeait l’esprit. Elle repartait à chaque fois le cœur brisé mais revigorée et pleine d’espoir, prête à affronter la capitale de Syra où, elle et ses parents, résidaient dans le vacarme de la ville et les mauvaises odeurs de la circulation. Malgré les efforts de l’état, personne n’avait jamais réussi à rendre une ville propre et encore moins une capitale. Les taxis ne roulaient plus mais volaient. En fait, libérés de l’astreinte autoroutière, ils avaient proliféré, à tel point qu’on avait dû leur limiter l’espace de vol sous les dômes. Une bonne idée ! le ciel s’était brusquement obscurci, les taxis avaient pris la place des nuages dans le ciel. Ce dernier avait maintenant toujours une couleur gris métal, couvert, orageux, triste. C’en était ainsi de tous les problèmes en ville. 

Un jour viendrait où ils ne se quitteraient plus jamais. 

Farya aimait bien les parents de Guivar. En plus, depuis le temps, ils étaient un peu devenus les siens. Eux aussi l’aimaient bien. Un jour, ils lui ont dit que si elle voulait rester tout le temps, cela ne leur poserait aucun problème. Guivar était fils unique et ils rêvaient depuis toujours d’avoir une fille. 

Malheureusement, tous les rêves ne sont pas réalisables et à seize ans, la vie d’une jeune fille est auprès de ses parents. 

Ses parents justement étaient de beaux salauds ! Comme Guivar le lui avait demandé, elle avait commencé à leur parler de leur projet de mariage. Ils avaient refusé tout net ! Ils ne voulaient pas en entendre parler. 

Plusieurs fois, elle était revenue à la charge, la réponse n’avait pas changé d’un iota. Un soir où la discussion avait été houleuse, son père, très en colère de la voir insister, lui avait même répondu que jamais sa fille n’épouserait un Pyroïen. 

En plus, si elle insistait sur le sujet, elle finirait par ne plus voir Guivar. C’en était ainsi, le dossier était clos. Elle était née pour rester sur Syra, à vie, quelle tristesse. 

Un jour, Farya avait confié à Guivar ses soucis. Il n’en avait pas été plus étonné que ça. Tout juste déçu. 

Même si la guerre entre les cinq mondes avait cessé, il restait un contentieux entre les deux planètes. Pyro et Syra respectaient la paix mais un certain racisme persistait. Les rapports entre les deux peuples se limitaient aux accords de paix alors, les unions… 

Seulement voilà, Guivar et Farya s’aimaient. Ils n’avaient pas connus la guerre et leur amour se moquait des antécédents. Guivar ne voulait pas renoncer, il l’épouserait même s’ils devaient s’enfuir à l’autre bout de la galaxie et vivre sur un astéroïde perdu au fin fond de l’espace. 

- As-tu reparlé de nos projets à tes parents ? 

- Oui, mais leur réponse est toujours la même, il n’en est pas question. Cette fois ils m’ont même menacée de fermer la ligne avec Pyro. C’est une catastrophe ! Notre amour est impossible. Ils ne nous laisseront jamais tranquilles. 

Elle éclata en sanglots. Elle avait toujours été forte, même quand Guivar n’avait pas le moral, elle l’avait toujours réconforté. Elle avait toujours pris sur elle mais là, elle n’en pouvait plus. Plus que tous les autres problèmes, la bêtise de ses parents l’exaspérait par-dessus tout. 

- Ne t’inquiète pas mon amour, on trouvera un moyen. Arrête de pleurer et sèche tes larmes. 

- Mais, tu ne comprends pas Guivar ? Sans l’accord de mes parents, je ne pourrai jamais t’épouser. Ils peuvent m’empêcher de quitter Syra ! 

- Je le sais malheureusement. Mais chez nous, on garde toujours l’espoir, surtout quand on parle d’amour. 

- C’est bien ! Mais l’espoir ne les changera pas. Notre amour, ils n’en veulent pas. 

- Peut-être, mais l’espoir c’est tout ce qu’il nous reste. Je ne t’ai jamais raconté l’histoire des deux Lunes de Pyro ? 

- Non. Je ne vois pas le rapport ! 

- Et bien écoute, c’est une légende qui fait partie de l’histoire de notre monde. Une sorte de bible quoi. 

 

Au début des temps, avant que l’homme n’arrive sur Pyro, notre planète était vide. Il n’y avait pas un homme, pas un animal, pas une plante. Rien de vivant. Pas la moindre cellule, Pyro attendait sagement que quelqu’un s’intéresse à elle. Forte de sa sagesse millénaire, Pyro errait dans l’espace en attendant patiemment d’être terraformée. A cette époque, rien ne venait troubler le calme et le silence de l’attente, si ce n’est quelques astéroïdes égarés, déchets d’un monde en formation. 

Et puis un jour, deux navettes arrivèrent de deux directions opposées. Elles atterrirent en même temps et du coup, elles avaient toutes les deux gagné le droit de réclamer la propriété de Pyro. 

Dans ces deux navettes, il y avait deux peuples en perdition. Les deux venaient de mondes différents qu’ils avaient dû fuir, la guerre les ayant ravagés. Las de se battre et fatigués par le long voyage qui les avaient amené sur cette planète, ils décidèrent de vivre ensemble et de baptiser leur nouveau monde Pyro. 

Très vite, ils s’installèrent et entamèrent la terraformation nécessaire à leur survie. Ils ensemencèrent et reprirent l’élevage. Les industries fleurirent en fonction des besoins, les habitants de Pyro étaient heureux de retrouver un monde près à les recevoir. Ils mirent tout leur cœur dans la création de ce paradis qu’est mon monde d’aujourd’hui. 

Très vite les commerces firent leur apparition. C’était l’opulence. Tout allait pour le mieux. Il y avait du travail et des terres pour tous et ce pour longtemps. Ceux qui devaient devenir riches le devinrent, ceux qui n’étaient pas faits pour ça restèrent paysans ou ouvriers, quoi qu’il en soit, tout le monde vivait heureux. Les deux peuples cohabitaient, ils commerçaient ensemble, il y avait un vrai échange, aussi bien culturel que matériel. 

Seulement voilà ! Il y avait un réel problème entre les deux races qui peuplaient Pyro à l’époque. Ils ne pouvaient pas se toucher. 

Le problème était vite apparu. En fait, dès la première poignée de mains. 

Une fois le contact établi, les deux chefs des communautés avaient voulu se serrer la main pour sceller leur amitié et là, une catastrophe était survenue. Dès que leur peaux s’étaient touchées, une réaction chimique était intervenue. Sous les yeux de l’assistance, les deux mains s’étaient dissoutes ! 

Tout d’abord on avait cru à un complot, mais la sagesse l’emporta. Les deux représentants ayant perdus chacun un bras, la thèse de l’attentat fut vite oubliée, la guerre civile fut évitée, et les savants se mirent au travail. 

Après des semaines d’études, pendant lesquelles les deux peuples s’ignorèrent et s’évitèrent du mieux qu’ils le purent, les premiers résultats tombèrent. 

Les deux races sécrétaient des principes actifs opposés qui s’échappaient par leurs pores. Il n’y avait rien de dangereux en cela, sauf quand les deux substances se trouvaient en contact. La réaction formait un acide très puissant qui au mieux provoquait des brûlures graves, au pire pouvait être mortel. Dans le meilleur des cas, on finissait comme les deux malheureux qui y avaient laissé un bras. 

Le malheur fut grand dans les deux communautés. Ils se retrouvaient coincés sur un monde et dans l’impossibilité de vivre ensemble. Ou de loin. 

Rapidement ils reprirent le moral. D’un commun accord, ils décidèrent de se partager la planète et de vivre séparés. Pour les contacts inévitables, ils se serviraient de gants et pour le reste, ils se parleraient de loin. 

C’est ainsi que fut colonisée Pyro. 

Les deux peuples grandirent et prospérèrent chacun de leur côté. A l’Ouest s’étaient installés les Yaxals et, à l’Est les Brions. Leurs différences n’empêcha pas le commerce entre les deux nations, au contraire. 

Tout allait bien dans le meilleur des mondes. Les deux peuples avaient instauré une paix tranquille. Pyro était assez fertile et pourvue en matière première pour rendre obsolète et ridicule les traditionnelles guerres de territoire. Le bonheur était total pour tout le monde et peut-être que Pyro coulerait encore des jours tranquilles si, un jour, ce qui devait arriver arriva, l’amour. 

Depuis toujours il y avait eu des attirances entre les hommes et les femmes Yaxals et Brions. Cette attirance générait régulièrement de grands drames car, l’amour leur était interdit. Bien sûr, à l’école et dans les foyers, on expliquait aux enfants que l’union entre les deux peuples était impossible mais, l’amour est aveugle 

Longtemps leur différence fut leur plus grand déchirement. Nombre d’adolescents Yaxals tombèrent amoureux d’adolescentes Brions et vice et versa. A chaque fois cela finissait en tragédie, mais on n’y pouvait rien, l’histoire se reproduisait inlassablement. Des générations entières de coeurs brisés. 

Et puis un jour, il y eu Bur et Gaha. 

Bur était un jeune Brion, Gaha était une jeune Yaxal. Ils tombèrent amoureux comme tu t’en doutes, mais leur amour fût si fort qu’ils ne purent ni ne voulurent y renoncer. 

Dès que Bur rencontra Gaha, il en tomba amoureux. A la folie. 

- Un peu comme moi ma douce Farya. 

Il la regarda dans les yeux et immédiatement quelque chose se passa. Ce quelque chose était si fort que ce ne pouvait être que l’amour. Dans les yeux de Gaha, Bur y découvrit une étincelle qui en disait plus long que n’importe quel mot. L’amour était réciproque. 

Depuis ce jour, Bur ne voyait plus que par Gaha. Elle était dans ses rêves, dans son champ, dans sa maison, partout… mais surtout dans son cœur. 

Il ne vivait plus, il ne respirait plus sans penser à Gaha. Le malheur s’était abattu sur lui et il le savait. Aucune union et aucun rapport n’était possible entre eux deux. Et pourtant, cela ne pouvait en être autrement, son cœur ne pourrait survivre au vide que laissait son absence, il devait lui parler. 

Il savait que tout ceci était contre nature mais il n’en pouvait plus. En plus, il n’avait pas oublié la flamme dans les yeux de Gaha, elle devait souffrir, comme lui. 

Un jour, il prit son courage à deux mains et alla trouver Gaha. Il connaissait son emploi du temps par cœur, cela faisait des semaines qu’il la suivait partout. 

A huit heures, elle amenait son frère à l’école et à huit heures quinze, elle prenait le chemin du retour. C’est là qu’il choisit son moment pour lui parler. 

- Bonjour, je m’appelle Bur. 

Surprise et un peu effrayée par cette voix surgie de nulle part, elle se retourna et une fois encore, son visage s’illumina du même bonheur que celui qui remplissait le cœur de Bur. 

Un peu gênée, et décontenancée par cet accostage en règle, elle se cacha derrière son châle. 

- N’aies pas peur, je ne te veux pas de mal, juste te parler… Un moment. 

Elle le regarda dans les yeux comme si elle ne le reverrait jamais plus et s’enfuit. 

Le lendemain Bur se rendit au même endroit mais il ne vit pas Gaha. Il revint quand même le jour d’après et les suivants mais en vain. 

Désespéré, il faillit abandonner mais, à la fin de la première semaine elle était là, plus belle que jamais. Elle s’était fait belle, pour lui, elle venait le voir. 

- Bonjour Bur, je m’appelle Gaha. 

- Bonjour Gaha – le moment tant espéré était enfin arrivé et il se retrouvait tout penaud, sans savoir par où commencer – il fait beau non ? 

- Euh, oui. C’est vrai – elle-même ne savait quoi lui dire. La première fois elle s’était enfuie mais, elle l’aimait aussi, depuis le premier jour. La peur de ses sentiments l’avait fait paniquer à leur première rencontre, maintenant elle avait peur des conséquences de ses actes à venir mais, elle l’aimait. – je m’excuse pour la dernière fois. Je n’aurais pas dû partir comme ça. 

- Oh non ! ce n’est rien. Moi aussi j’ai failli m’enfuir. 

Ils se regardaient en souriant. Ni l’un ni l’autre ne pouvait, ni n’avait envie de parler. Après un moment qui sembla une éternité, Bur lui proposa de marcher un peu. Elle accepta. 

- Alors comme ça tu es Brion ? 

- Oui. Et toi tu es Yaxal ! 

- Alors tu sais que tu ne dois pas me toucher ? 

- Dans tous les cas Gaha, je ne t’aurais jamais touchée comme ça. On ne se connaît pas assez. 

- Et tu fais quoi dans la vie ? 

- Je cultive mon champ. Et toi ? 

- Je suis chez mes parents. J’aide ma mère à s’occuper de mon frère. L’année prochaine il faudra que je me trouve un mari et que je parte de chez moi. 

Elle savait en avoir trop dit. Bur regardait ses pieds, secrètement il rêvait de pouvoir un jour être son mari mais, il savait la chose impossible. 

En silence ils marchèrent encore un peu. Ils étaient bien ainsi à marcher sans rien dire. Ils étaient heureux d’être ensemble. 

- Je vais devoir rentrer. Il se fait tard, mes parents vont s’inquiéter. 

- On peut peut-être se revoir demain ? 

- Je ne sais pas. Repasse dans le coin, on verra bien. Gaha s’en allait déjà. En riant. 

Ce fut la première rencontre entre Bur et Gaha. Après il y en eut de nombreuses. A la fin, ils se voyaient tous les jours. 

Le lendemain, Bur revint au même endroit. Il attendit et fut récompensé, Gaha arriva, plus tôt que la veille. Elle s’était maquillée. 

Ils se sourirent. Ils étaient heureux de se revoir. 

Comme la veille, ils se promenèrent et parlèrent longtemps. 

Bur lui raconta comment il avait passé la moitié de sa vie dans son champ (il n’avait que vingt ans), l’autre moitié à aider son père. Gaha était allée à l’école, comme toutes les jeunes filles comme il faut. Elle avait reçu une éducation correcte avant d’arrêter les études pour aider sa mère. Ce qu’elle regrettait le plus, c’était les livres. Elle lui raconta comment des heures durant elle s’était laissée bercer par les histoires extraordinaires qu’elle y trouvait. Des fois, il y avait de la poésie, des fois des récits d’aventures, d’autres fois des contes ou des fictions scientifiques. 

Bur, fasciné, la regarda et l’écouta parler. D’abord amoureux, il en était maintenant devenu admiratif. Comment une si jolie figure pouvait contenir tant de choses ? Elle parlait et parlait sans cesse. Ce qu’elle avait lu devait être incroyable pour qu’elle soit si passionnée, aussi, lorsqu’elle lui proposa de lui prêter un livre, il accepta. L’instant d’après, il refusait. Subjugué qu’il était, il en avait oublié qu’il ne savait pas lire. 

Gaha lui proposa de le revoir le lendemain. Il accepta. 

Le lendemain elle arriva toute gaie. Elle n’était pas en robe mais avait enfilé des guêtres et portait un sac en bandoulière. Une fois à sa hauteur, elle lui demanda de l’emmener dans son champ. 

Ravi, Bur accepta volontiers. 

Arrivés au milieu de ses terres, il lui montra jusqu’où s’étendait son territoire. Gaha repéra en haut d’une butte un grand arbre. Elle en prit la direction tout en lui posant plein de questions. Bur trop content de pouvoir y répondre ne se lassait pas de commenter tout ce qu’il voyait, aussi loin que le permettait l’horizon. Fier. 

A l’époque, sur Pyro, on n’avait pas encore reconstitué les spatioports. Le ciel était toujours clair et bleu. Jamais aucun engin ne venait polluer l’air, ni la vue. La vie s’écoulait tranquillement. 

Aujourd’hui, il est vrai que l’on vit sous des dômes pour éviter le bruit et la pollution mais, sur Pyro, au début du monde, tous les amoureux pouvaient s’installer sous un arbre et rêver. L’air ne sentait pas le rance comme maintenant. A nous voir nous promener avec nos masques, nos ancêtres nous auraient certainement enfermés. Pour quoi faire se seraient-ils dit, l’air est si pur ! 

Une fois arrivés au sommet, Bur et Gaha s’abritèrent à l’ombre de l’arbre. Délicatement, elle replia ses jambes sous ses fesses et laissa glisser son sac sur l’herbe. Bur la regardait manier sa cambuse. Il admirait la grâce toute féminine de Gaha. Lui, son sac à sandwich, il le jetait toujours dans un coin. Elle, elle le posa avec amour. On aurait dit qu’un trésor était à l’intérieur. 

Il releva les yeux au moment où elle le regardait. Gênée, elle rougit et retourna à son affaire. Elle finit par plonger la main dans son sac et à en ressortir un livre. 

Un superbe livre en vérité, tout relié. Jamais Bur n’en avait vu de plus lumineux, tout autour de la couverture, on avait déposé de l’or. A l’intérieur, il y avait un grand dessin tout en couleur. Si tous les livres étaient aussi beaux, il comprenait maintenant l’intérêt qu’on leur trouvait. 

Gaha lui expliqua que c’était un très, très vieux livre. Il venait de son monde. Il était tellement vieux que même son peuple en avait perdu l’origine. Elle lui raconta que dedans était racontée une histoire sur des elfes, des fées, des monstres, et des hobbits. L’auteur en était un certain Tolkien, enfin c’était son nom sur la couverture. 

Devant le scepticisme de Bur, elle lui demanda s’il voulait connaître la fantastique histoire qu’il contenait. Il accepta. 

C’est ainsi que Bur entendit pour la première fois celle qu’il aimait si fort lui conter l’histoire de Bilbo le hobbit. Très vite il se laissa envoûter par la voix de Gaha qui lui racontait si bien cette incroyable histoire. 

Pendant plusieurs jours, ils se revirent sous l’arbre. Gaha revenait toujours avec son livre pour lui lire la suite du Seigneur des anneaux. 

Une fois fini, elle lui apporta un autre livre, puis un autre et, encore un autre. Tant et si bien qu’ils finissaient par se voir tous les jours, et toute la journée. Le soir, c’était une véritable torture de devoir se séparer. Le pire de tout, c’était quand même qu’ils ne pouvaient pas se toucher. 

Bur aurait tant aimé l’embrasser, la serrer dans ses bras, ou tout simplement la tenir par la main pour l’amener au pied de l’arbre. 

Gaha elle, aurait bien aimé aussi se laisser porter, bercer par ses bras viriles. Elle aurait adoré s’abandonner dans ses bras et attendre que ses caresses l’emmènent ailleurs, au pays de ses rêves. Seulement le malheur qui faisait qu’un Brion ne pouvait pas toucher une Yaxal était bel et bien là. Leur peau incompatibles ne pouvaient se frôler sans risquer de mourir. 

La mort. Qu’importe la vie si elle doit être passée à convoiter quelque chose que l’on ne peut atteindre. Qu’importe la vie si on doit la passer à souffrir. Bur savait qu’il ne survivrait pas à la perte de Gaha. Il savait aussi qu’ils ne pourraient passer leur vie sous l’arbre à se raconter des histoires. La vie, ce n’était pas ça, et la leur ne le serait pas non plus. Il fallait mettre un terme à cette injustice, il ne voulait pas la voir souffrir. 

Aussi fou que cela puisse paraître, il décida de ne plus retourner sous l’arbre. 

Un jour passa, puis deux, une semaine. Chaque seconde passée loin de Gaha c’était un morceau de son cœur qui partait. 

Il ne dormait plus, à tous les repas il perdait un peu plus le goût. Tous les jours, il allait à côté de leur arbre et tous les jours il la voyait qui pleurait. Elle restait fidèle à leur amour, tous les jours elle revenait, sûrement dans l’espoir de le trouver, assis dans l’herbe. 

Un jour n’y tenant plus, il se montra. Tout à sa joie, Gaha se précipita sur lui, il lui tendit les bras et n’eut que le temps de crier pour stopper l’étreinte mortelle. Elle pleurait de bonheur. De tristesse aussi. Elle le retrouvait et ne pouvait pas le sentir contre elle, fermer les yeux et lui transmettre tout son amour. Lui aussi pleurait, pour les mêmes raisons. 

Ils passèrent ainsi tout le jour et toute la nuit à parler. Il lui dit combien il l’aimait et la détresse qu’il ressentait quand elle n’était pas là. Elle lui dit que le monde était vide sans lui et qu’elle ne survivrait pas à son absence. Elle aurait tant voulu porter un enfant. 

Tant pis, la vie était trop dure. Rien ni personne ne les séparerait plus jamais. Même pas la mort. 

Ils prirent rendez-vous pour le lendemain. Ils passeraient la journée ensemble, et la nuit. 

Bur passa la matinée à s’arranger au mieux, il ne voulait surtout pas la décevoir. Une fois prêt, il prépara à manger. Il devait lui faire goûter tout ce qu’un Brion savait faire de bon. Il était bon cuisinier. Gaha fit la même chose, elle mit sa plus belle robe. C’était leur jour, rien ne devait le gâcher. 

A onze heures, ils se retrouvèrent sous l’arbre. Ils étaient tous les deux resplendissants avec leur panier sous le bras. Ensemble, ils installèrent une nappe, sortirent leur plats et commencèrent la dégustation. 

Gaha prit une de ses préparations et le servit abondamment. Il n’en mangea qu’une partie. Il voulait garder de la place pour la suite. 

A son tour, Bur fit la même chose. 

Le repas se termina ainsi. En fait, il était très tard et la nuit commençait à tomber. Aucun des deux n’avait pensé à amener un dessert. Bur ramassa un fruit qui venait de tomber de l’arbre, elle le lui prit des mains et le croqua à pleines dents, en faisant la grimace. 

- Mais tu es folle ! je l’ai touché ! 

- Ce n’est rien mon amour, juste un peu acide. Goûte ! 

A son tour, Bur prit le fruit des mains de Gaha, et croqua dedans. En grimaçant. La réaction chimique faisait son effet, l’acide Yaxal se mélangeait à l’acide Brion, ça piquait fort comme un piment qui sans se soucier du palais rappelle que le plat est épicé quoi qu’il arrive. 

Mais peu importe. C’était leur jour. Ils finirent le fruit et en prirent un autre, sans appétit mais tellement heureux de partager enfin quelque chose. 

La nuit finit par tomber. Le champ de Bur était éclairé par les étoiles ce qui lui donnait le brin de romantisme qu’il fallait. Le couple était sous l’arbre à rire et à manger. Bien ensemble. 

A un moment, un silence gêné s’installa entre les deux. Tout en le regardant dans les yeux Gaha jugea l’instant opportun pour se déshabiller. Elle se baissa lentement, tout doucement elle prit les pans de sa robe et la releva, l’enleva. Bur n’osait pas regarder. Cela faisait des semaines qu’il rêvait ce corps qu’il ne toucherait jamais et, maintenant qu’elle lui révélait les secrets de sa beauté, il n’osait y poser le regard. 

Gentiment, doucement, elle l’appela et lui demanda de la regarder. 

N’y tenant plus, il leva les yeux et vit qu’elle était… vraiment belle. 

Ses seins étaient ni trop gros, ni trop petits. Ses hanches si fines et rebondies finissaient sur des jambes longues et fines. Son sexe était délicatement dissimulé sous une toison brune et frisée qui reflétait la lumière des étoiles, source de vie et des flammes de l’envie qui lui martelait les reins. Elle était là, debout, soumise, prête à braver les interdits et risquer la mort pour un instant de bonheur. 

A son tour il se déshabilla. Beaucoup moins sensuel que Gaha il enleva ses vêtements et se retrouva nu, gêné par la turgescence qui pointait sans pudeur vers le ciel. Gaha lui souriait, elle était heureuse. 

Pendant un moment, ils se tinrent ainsi debout, ne sachant pas par quoi commencer. Gaha s’allongea la première l’emmenant dans son élan. 

Allongés sous l’arbre, il hésitèrent un instant les bras écartés, un peu comme quand on doit ramasser une allumette qui brûle et qu’on ne sait par où l’attraper pour ne pas se brûler. 

Et puis d’un même élan ils s’enlacèrent. 

Sur le coup, ils ressentirent comme un picotement et puis, plus rien. Enfin, plus de douleur, que du bonheur. Bur et Gaha s’enlacèrent et s’aimèrent sous leur arbre. Ensembles, ils venaient de vaincre le destin qui leur interdisait de s’aimer. 

Après le picotement, ils s’unirent si fort que ni l’un ni l’autre ne ressentait plus rien que la joie de se sentir enfin, physiquement. Qu’il était doux le contact de leur peau. Quelle était fraîche l’odeur de leur sueur. Bur et Gaha s’aimèrent si fort que pendant un instant ils eurent l’impression que leur esprit ne faisait plus qu’un. Gaha voyait les pensées de Bur et lui voyait les siennes. Le bonheur et l’union étaient total. 

L’acidité de leur peau et leurs différences les avaient rassemblés, à jamais, et pour l’éternité. Enfin, ils s’étaient unis pour connaître ensemble les sensations intenses de l’amour physique et l’instant magique où survient le plaisir, la frontière entre la vie et la mort. 

 

Plus tard, un témoin de la scène raconta ce qu’il avait vu. 

Il rentrait d’une dure journée de labeur passant à côté du champ de Bur. Depuis quelque temps, il le voyait toujours avec une jeune fille assis au pied de l’arbre. Il aimait bien les regarder, cela lui rappelait quand il avait connu sa femme. 

Ce soir là, il comprit vite que quelque chose allait se passer. Il resta plus longtemps. 

Il vit, car c’est lui qui raconta, toute la scène. 

Il les vit donc manger, rire et ramasser le fruit. Il les vit se déshabiller et là, toujours selon ses dires, il allait partir quand il comprit ce qui était en train de se passer. Il n’eut le temps de ne rien faire. Le temps d’ouvrir la bouche, ils étaient déjà dans les bras l’un de l’autre. 

Et là, ce qu’il vit le laissa sans voix. Sans un cri, sans une plainte Bur et Gaha s’enlacèrent et aussitôt, ils furent entourés d’une étrange lumière blanche. 

L’instant d’après, il distinguait encore les deux corps mais, au bout d’un moment, la lumière s’intensifia et le couple sembla s’élever du sol. 

Ils ne faisaient plus qu’un et la lumière blanche était devenue aveuglante. Trop brillante. Plus elle brillait et plus elle grossissait, plus elle grossissait et plus elle s’élevait. 

Elle finit par devenir si grosse et si brillante qu’elle partit dans l’espace. 

Elle grossit, grossit, grossit. Elle devint si énorme qu’elle éclaira un moment tout Pyro. L’instant d’après, elle avait atteint sa taille critique. Dans une explosion multicolore, elle se scinda en deux, et se stabilisa. Les deux moitiés qui résultèrent de l’explosion s’écartèrent légèrement et restèrent figées dans le ciel de Pyro. En orbite. 

Depuis, Bur et Gaha sont toujours la. Ils sont devenus les Lunes de Pyro. Ensemble, ils veillent sur nous, unis pour l’éternité, et heureux. 

On les reconnaît facilement, Bur est plus gros que Gaha. 

Ensemble, ils tournent autour de Pyro, chacun dans une direction opposée. Tous les soirs, il se retrouvent et l’espace d’un instant, ils se croisent au-dessus de leur arbre. A l’apogée, Bur éclipse Gaha et la lumière change. Tous les soirs, le soleil se couche et le ciel se pare de jaune, de bleu, de rouge, de vert… Un vrai arc-en-ciel. Personne ne sait ce qu’il se passe entre eux mais moi j’aime à penser que ça doit être ça l’amour. 

 

Les Yaxals et les Brions sont mes ancêtres. Après Bur et Gaha, plusieurs décidèrent de rompre les tabous et l’amertume disparue. 

Quelque chose de magique s’était produit. Les deux peuples pouvaient enfin se toucher et s’aimer. Ils purent enfin partager et s’enrichir, mutuellement. 

Depuis, sur Pyro l’amour a toujours eut le goût magique de la victoire. Il est parfois dur à atteindre et à dompter mais, quand il est là, il fait des miracles. 

- Quelle histoire magnifique Guivar. Demain je parlerai à mon père.   

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