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  • > Y-A-T-IL QUELQU’UN DERRIERE LA PORTE ?

Ne vous inquiétez pas. Je ne vais pas vous embêter bien longtemps mais, il m’est apparu important il y a peu de temps, de raconter à quelqu’un la drôle d’histoire qui m’est arrivée l’année dernière.  Pour des raisons que vous comprendrez plus tard, je resterai pour vous un anonyme. Pour la forme je m’appellerai David Heddings, je suis garagiste, célibataire et sans enfants. 

A la fin de mon récit, vous jugerez vous-même si la raison m’a quittée ou si, peut-être, ai-je raison de rester l’anonyme que je suis devenu, en tout cas pour vous qui ne me connaissez pas. Juste un détail avant de commencer. Avez-vous bien fermé votre porte ? Oui ? Parfait ! Dans ce cas, vous devriez peut-être appeler ceux que vous aimez très fort pour vérifier qu’eux aussi y ont pensé. Quoi que non, laissez tomber, de toute manière, ce qui doit arriver, arrivera, quoi que vous fassiez. Ne faites rien, installez-vous. Surtout ne faites rien ! Vous choisirez vous-même votre destin après avoir lu mon histoire. 

Tout a commencé le jeudi seize mai en allant chercher mon courrier. Depuis peu, j’ai abandonné mon logement pour habiter au-dessus du garage. En fait c’est un nouveau job. Mon nouveau patron, qui est un type très sympa, possède un local au-dessus de l’atelier et, comme le salaire qu’il me donne est un peu juste, il m’a proposé d’aménager dedans en attendant de trouver une femme avec qui faire ma vie. En plus, comme il dit « avec toi, pour le même prix j’ai embauché un mécano et un gardien. » 

Enfin, peu importe ces détails. Le fait est que, du coup, mon courrier arrive au garage en même temps que le sien. Au fait, il s’appelle Simon, Simon Hopkins. Donc je reprends. On est jeudi et c’est le seize. Je suis de repos parce que le garage étant ouvert du lundi au samedi, et que je travaille le samedi, je récupère le jeudi. J’aime bien le jeudi, parce que c’est mon jour de repos bien sûr, mais aussi parce que je ne suis pas seul. Les gars travaillent en bas. Le matin, après le petit déjeuner, je descends discuter avec eux. Ils sont sympas, on discute pendant qu’ils bossent puis, à la pause, on fume une clope ensemble. Après la pause, je reste à les regarder et des fois, comme je n’ai rien de spécial à faire, je leur donne un coup de main. 

Vers onze heures le patron arrive et je lui paye un café. Il monte à l’appartement et on discute. Il est sympa lui aussi, mais c’est le patron, c’est pas pareil. Comme je suis de repos, en général, il ne me demande rien à part de prendre le courrier. C’est logique, comme il dit « comme ton courrier est mélangé au mien, et que je ne veux pas être indiscret, il est normal que ce soit toi qui t’en occupes ». C’est chouette non ? Un patron qui est si gentil. Moi j’essaie d’être aussi gentil que lui et je lui amène ses lettres sur son bureau. Les gars, il se moquent de moi, mais c’est pas grave. Il ne peuvent pas comprendre, on n’a pas les mêmes rapports avec Monsieur Hopkins. De toute façon, comme il dit monsieur Hopkins « tes collègues, ils sont abrutis ! » C’est un peu fort mais c’est vrai que des fois, ils sont un peu bêtes. 

Enfin, comme d’habitude donc, ce matin je vais chercher le courrier. En plus, comme c’est mon anniversaire, j’aurai sûrement une carte de mes parents. En fait, j’ai rarement quelque chose pour moi dans la boîte mais mes parents, ils n’oublient jamais mon anniversaire. Ils m’envoient toujours une carte pour les fêtes et de temps en temps, une lettre pour me donner des nouvelles. Le facteur passe toujours à onze heures trente. Comme ça, je lis en préparant à manger. Je lis tout, mon courrier, mes factures, les prospectus. Monsieur Hopkins il dit « y en a marre de toutes ces publicités, regarde ma poubelle est pleine de ces cochonneries. » Comme je sais qu’il aime pas ça en général, je la lui vide. 

Le facteur il s’appelle Henri. Il aime pas Monsieur Hopkins parce qu’il ne lui donne jamais la pièce. Moi il s’en moque, un jour je lui ai proposé et il a refusé. On s’est toujours bien entendu. Ce matin en arrivant il m’a souhaité un bon anniversaire. Hier je lui avais dit que j’attendais une carte pour mes vingt cinq ans et il n’a pas oublié de me le souhaiter. En me donnant les lettres il m’a dit « tiens, sur le dessus il y a deux lettres pour toi. Une de Floride et une de France. » C’est où
la France ? « En Europe, c’est le pays du vin et du fromage. Tu sais bien, le camembert ! » Ah bon, merci.
La France, j’y connais personne là-bas. Qui peut bien m’écrire de si loin. 
Perdu dans mes pensées, je me retrouvais vite, sans m’en rendre compte, dans le bureau de Monsieur Hopkins. Ce dernier me prit son courrier des mains tout en me faisant remarquer, comme à son habitude, qu’à ce rythme là, la forêt amazonienne allait passer toute entière dans l’impression de ces foutus catalogues. 

En quittant le bureau du patron, il ne me restait plus que deux lettres dans les mains. En arrivant dans mon appartement je me demandais encore laquelle j’allais ouvrir en premier.
La Floride c’était mes parents. Par contre,
la France… J’avais beau me reposer la question et la retourner dans tous les sens, je ne connaissais personne là-bas. 
De toute évidence, il y avait une erreur de destinataire. L’enveloppe était très jolie. Bariolée de bleu et de rouge sur les bords et agrémentée d’un joli timbre rouge elle ne manquait pas de couleur. Quelle que soit la personne à qui cette lettre était destinée, l’expéditeur avait beaucoup de chose à lui dire. Elle était très épaisse. Dans l’après-midi j’irais la ramener à la poste, ça me ferait une sortie. 

Cette décision prise, j’allumais sous ma poêle. La veille je m’étais acheté un steak de cheval énorme. Après tout, on n’a pas vingt cinq ans tous les jours. J’ouvrais ensuite le congélateur pour en sortir un sachet de pommes rissolées. Une fois lancée la cuisson de mon repas, je m’installais tranquillement dans mon fauteuil pour y lire la lettre envoyée par mes parents. Pour eux tout allait bien. Ils étaient partis s’installer en Floride pour profiter de leur retraite. Depuis ils s’étaient formidablement habitués à cette région au point de ne plus vouloir en bouger. Même pas pour venir me voir, moi, leur fils unique. A part ça, ils me souhaitaient un bon anniversaire en espérant me voir pour les prochaines vacances. 

Après ça, je me mis à table tout en me félicitant d’avoir acheté ce superbe steak. Le repas était pantagruesque et je me régala. Néanmoins, tout au long du repas, je ne pensais qu’à cette lettre qui gisait à l’autre bout de la table. Même s’il semblait évident qu’il y avait une erreur, elle était tout de même à mon nom, et à mon adresse. Une fois fini, je me servais un café et m’installais dans mon fauteuil, la lettre dans les mains. Le café étant brûlant, je le laissais refroidir. A force de tourner et retourner l’enveloppe dans tous les sens, je finis par me persuader que la possibilité que cette lettre me soit destinée était bien réelle. Ah ! La curiosité. Quel grand malheur ce fut pour moi de me laisser tenter. La tentation me tiraillait, je ne sais pas encore quel côté du bien ou du mal tirait le plus fort mais, le fait est que je me décidais à l’ouvrir avec la ferme intention de m’excuser auprès de la poste si jamais la lettre m’était parvenue par erreur. 

Voilà, ça y est, elle est ouverte. A l’intérieur, il y a un gros paquet de feuilles manuscrites. Elles sont agrafées ensemble et numérotées, comme si l’ordre de ce qui en formait le contenu ne devait pas être dérangé. Une dernière fois j’hésite et puis, tant pis, c’est trop tard. De toute manière maintenant que le pli est décacheté, c’est comme si je l’avais déjà lu. 

Prenant mon courage à deux mains, je sors les feuilles en essayant de ne pas dégrader l’enveloppe. L’opération terminée, je me mets en devoir de déplier soigneusement la lettre pour commencer ma lecture. Comme je vous l’ai dit au début, je vous laisse seuls juges. C’est vous qui déciderez de votre destin. C’est pour cette raison, maintenant que vous êtes prévenu du danger, que j’ai préféré vous retranscrire l’intégralité du document. 

Docteur H. LE BRETON 

12 Impasse Gay Lussac                           A l’attention du Professeur D. HEDDINGS 75012 PARIS 

                                                                               Paris le 10 Mai 1998, 

Mon cher Daniel, – comme vous pouvez le constater, dès le début je savais que la lettre que je venais d’ouvrir ne m’était pas adressée. Néanmoins je continuais de la lire. – je m’adresse à vous en désespoir de cause. En effet, je dois bien avouer être tombé dans un piège. Il est bien connu qu’un psychiatre doit se méfier des névroses de ses clients, et pourtant, au bout de cette plume, vous avez un homme désespéré qui vous écrit sans être sûr de finir sa lettre, sans être sûr de bien vous l’envoyer ni même de la mettre dans la boîte. Dans l’hypothèse où tout se passe à peu près bien, une fois mon courrier en route vers vous, je n’ai pas du tout la certitude que la poste fera bien son travail et que ma lettre vous arrivera bien. Notez que je ne mets en aucun cas en cause votre service postal mais, c’est comme ça, il ne me reste plus que l’espoir, celui de pouvoir vous contacter à temps pour mon salut et celui de mon âme. 

Dans tous les cas sachez que ce qui m’arrive est terrible et je vous supplie de bien faire attention à ce que vous allez lire, la vérité est ailleurs. 

A ce moment, mes chers lecteurs, vous êtes comme moi il y a un an. Que faire ? Cessez ma lecture pour me sauver d’un quelconque danger ou, me laisser aller à la curiosité et continuer ? Je ne sais quelle sera votre décision mais moi j’ai continué. 

Il y a un mois, un monsieur m’a accosté dans la rue Gay Lussac alors que je sortais de mon cabinet pour aller déjeuner. Bien entendu, comme vous vous en doutez, cette rue n’a rien d’un coupe-gorge alors, je décidais de l’écouter. Au départ, j’avais la ferme intention de lui conseiller, après coup, de prendre un rendez-vous si, comme je le supposais, ce Monsieur avait un problème qui requérait mes compétences. Seulement voilà, j’aurais mieux fait de n’en rien faire et de continuer mon chemin. Après un début de discussion tout à fait courtois, Eric Fingus, puisque tel est son nom, me proposa de continuer notre entretien dans un restaurant italien de la rue Rivoli. La rue de Rivoli étant bien loin de mon cabinet, je lui donnais mon accord (et c’est là ma première erreur) tout en lui demandant si vraiment, il ne connaissait pas un restaurant plus près. Ce à quoi, il me répondit que non. Il y avait là-bas un « exemple frappant » de son problème. 

En route, il m’expliqua qu’en fait son problème n’était pas, à son avis, d’ordre psychiatrique mais que néanmoins, il ne voyait que moi pour le solutionner. Sans m’en dire plus, nous arrivâmes au restaurant en question. Le temps étant clément, le garçon nous installa en terrasse et nous prit la commande. Notre discussion reprit devant un pastis et, c’est à ce moment qu’arriva un jeune chanteur de rue. Un chapeau de paille sur la tête et la guitare en bandoulière, il avait le pas décidé de quelqu’un qui sait où il va. Arrivé à notre hauteur, il sortit son instrument de sa housse et, après un discours où il expliquait que pour se nourrir il préférait chanter que voler, il accorda sa guitare et commença son tour de chant. Comme vous vous en doutez, la situation devint vite insoutenable et mon compagnon me proposa de manger à l’intérieur. Sans hésiter j’acceptais sa proposition, d’autant plus que le musicien chantait affreusement faux, s’il avait eu un ami il lui aurait sûrement conseillé la rapine plutôt que le chant. Dedans, le calme revint instantanément, si ce n’est le bruit normal d’un restaurant à midi. Dans la foulée, le serveur nous apporta nos pizzas. Qui en l’occurrence étaient succulentes. Le déjeuner se déroula normalement, sans que Eric ne me reparle de ses problèmes. Au contraire, et à ma grande surprise, ce fut moi qui parla tout le temps. Je me mis à lui raconter ma vie en long en large et en travers. Eric écoutait gentiment, l’air satisfait. A la fin du repas, n’y tenant plus, je lui demandais pourquoi en réalité il m’avait amené ici. 

A ma grande stupeur il me répondit par une autre question. Il me demanda si je n’avait rien remarqué de particulier. Evidemment non, je lui répondis même que sa question m’étonnait étant donné le classicisme du repas. C’est à ce moment qu’il m’expliqua que c’était normal que je n’aie rien remarqué puisque pour moi la vie suivait son cours ! 

Mon cher collègue, je conçois qu’à ce moment précis vous vous posiez des questions sur mon état mental, mais je vous conjure de continuer la lecture de ma lettre et, bien que cela me desserve, je dois bien honteusement avouer que le pire reste à venir. 

Ainsi donc, Eric Fingus se lança dans son explication. En fait il me raconta son histoire et essaya de me convertir à sa version de la réalité. De toute évidence, ses arguments étaient irréfutables. Bien qu’à la réflexion, il n’y ait rien qui ne puisse être retourné pour démontrer le contraire. Je sais, c’est vague, quoiqu’il en soit, je vais tenter, sans arrière pensée, de vous relater les faits. 

Eric Fingus m’expliqua donc, que malgré les apparences il n’était pas d’ici. Oh ! Bien sûr dans son histoire, il n’avait nullement la prétention d’être un extraterrestre mais, tout comme. Quand il me parla de là où il venait, la description qu’il m’en fit était en tous points similaire à celle du monde dans lequel je vis. Comme je vous le concède mon cher confrère, nous voilà devant les symptômes de la schizophrénie et, Eric semble en fait souffrir de cette pathologie. Et bien pas du  tout ! Il me fit l’effet, dans son raisonnement et la démonstration qu’il m’en fit, de quelqu’un de très équilibré, sain de corps et d’esprit, éminemment intelligent mais totalement désespéré. 

Face à mon scepticisme et ma rigueur scientifique, il tenta de me prouver, par des exemples simples et familiers, la véracité de ses dires. Ainsi, et là on ne peut que s’incliner, il me rappela que notre rencontre avait d’ores et déjà changé ma vie. Eric me demanda où je déjeunais normalement et, je lui répondit que par habitude, je me rendais dans une petite guinguette qui cumulait les avantages d’être à côté de mon lieu de travail, et de proposer des menus variés et de bonnes factures. C’en était ainsi depuis… une éternité. 

Présentement, il me fallut bien avouer que là, il m’avait eu mais, qu’à cela ne tienne, je réfutais son argument en lui rappelant que les habitudes sont faites pour être bousculées, et que mon infidélité envers ma guinguette, ne changeait en rien le reste. Dans une demi-heure, je retournerais au travail. Par la même occasion, je lui demandais de bien vouloir appeler ma secrétaire pour un rendez-vous, son cas bien que grave était assez commun et facile à traiter. Malgré tout, le bougre ne désarmait pas, pire il réattaquait. Cas classique, le patient qui sent qu’on ne le croit pas s’emporte et, s’enferme dans de sempiternelles explications, sans queue ni tête. 

A bout d’argument, il me désigna le chanteur de rue qui, tout à l’heure nous avait fait fuir la terrasse. Il m’expliqua qu’en fait, ce chanteur représentait un maillon important d’un monde. Au début, lorsqu’on étaient sur la terrasse, on faisait partie du monde de ce chanteur. Il était venu voir des badauds, leur chanter des chansons et en tirer un pécule. En se réfugiant à l’intérieur, on avait quitté son histoire. Nous, on le voyait à travers la vitre mais, on ne l’entendait plus et lui ne nous voyait plus. Pourtant, il était bien là avec sa guitare et cassait les oreilles à d’autres gens. A la fin de son récital, il ferait la manche sans venir nous voir, pour cause on n’était plus là. Dans son raisonnement, nous avions fait un repas ensemble, partagés des choses ensemble mais au bout du compte, les gens qui eux ont mangé dehors, en auront un souvenir totalement différent. Si nous n’avions pas pris la décision de fuir, il nous aurait gêné pendant tout le repas, nous en aurions un souvenir radicalement différent aussi et, le chanteur aurait peut-être eu une pièce de notre part. De cette manière nous serions entrés dans son histoire alors que là, nous nous apprêtons à partir dans l’anonymat. Nous n’aurions pas croisé sa route et ne le ferions jamais. Le seul moyen de le rencontrer dans de telles conditions aurait été de remonter le temps et de rester à la terrasse seulement voilà, notre histoire à nous en serait altérée. 

D’ailleurs il n’y aurait jamais eu d’histoire puisque sans Eric Fingus, je ne serais jamais venu rue de Rivoli pour déjeuner. Par contre avec lui il était sûr que nous serions entrés à l’intérieur puisque nous étions là pour discuter, et que le vacarme du chanteur nous en empêchait. Bouche bée, je l’écoutais finir sa démonstration. Devant mon désappointement, il me demanda si tout était clair. Cette fois c’était moi qui était à bout d’argument alors, je lui rappelai qu’on aurait très bien pu ne jamais se rencontrer. 

Une fois de plus, il avait une réponse. Avec sa logique maintenant bien rodée il me répondit en toute simplicité que, dans d’autres mondes sûrement. Ailleurs, à la même heure d’autres nous se sont sûrement croisés, parlés, ou ignorés. Il se pouvait aussi que pour des raisons de destins différents on ne se croise jamais ailleurs qu’ici. Le fait que dans un monde nous n’existions pas du tout était tout aussi possible. Pour finir il m’expliqua qu’en venant déjeuner avec lui ce midi, peut-être avais-je loupé une rencontre primordiale pour moi, peut-être la femme de ma vie. Comme pour me rassurer, il m’expliqua ensuite que si je ne l’avais pas rencontré ce midi, un autre moi l’aurait sûrement fait à ma place. Ainsi, plusieurs nous existeraient mais, sur des plans différents. Je suis là et un autre moi est ailleurs mais la rencontre des deux nous est impossible. On ne pourrait survivre sur un même plan. De toute façon, la nature est bien faite car, si d’aventure un moi se trompait de voie, moi ou un autre prendrait sa place immédiatement. Et c’était justement là son problème, il était avec moi mais ce n’était pas sa place. Ne pouvant pas revenir en arrière il comptait sur moi pour intervenir sur son cerveau, pour l’aider à retrouver son chemin, reprendre sa place et rendre la sienne à l’autre lui. 

A la fin, on se quitta et il me promit de venir me voir le lendemain au cabinet. Nullement rassuré sur sa santé mentale, je me promis de l’aider tout de même. Un peu comme un ami. Sur le trottoir j’halais un taxi dans lequel je m’installais en proposant à Eric Fingus de bien vouloir le partager avec moi. Il refusa prétextant une envie de marcher pour digérer. Le pauvre homme, cette situation devait être terrible à vivre. 

A ce moment mon cher Heddings, je dois bien avouer que je savourais les mérites de mon métier. Jamais encore dans ma vie professionnelle je n’avais eu une si grande satisfaction. Le sentiment de servir à quelque chose, la confirmation que mes années d’études, les centaines d’ouvrages et les milliers de feuilles consultés, les différents patients passés sur mon divan qui m’avaient formé et aidé à maîtriser ma science, à faire de mes connaissances un acquis, à faire de mes réflexions des antidotes. Tout cela trouvait un sens ce jour-là car Eric Fingus n’était pas un patient comme les autres. Tout ce qu’il m’avait raconté, toutes ses explications, toute sa logique, tout était guidé par le sentiment profond d’avoir raison. Il était persuadé d’être quelqu’un d’autre, à telle point que pour lui, il n’y avait rien d’autre. Chez cet homme, il n’y avait rien d’enseveli, rien à découvrir. Il était comme un ordinateur sur lequel on avait shooté le programme pour en mettre un autre. Mais le pire chez lui, c’est qu’il était conscient d’être quelqu’un d’autre, même s’il prétextait un décalage vers une autre dimension, il savait que sa situation n’était pas normale et qu’il avait besoin d’un thérapeute. En fait, tout le cinéma qu’il me jouait depuis l’instant de notre rencontre n’était qu’un appel au secours. Enfin, c’est ce dont j’étais persuadé au moment où je l’ai quitté. En arrivant au cabinet, j’en étais beaucoup moins sûr. 

Mon cher Heddings, je sais qu’une idée commence à germer dans votre esprit. Je le sais parce que j’aurais eu la même réaction à votre place, mais en mon âme et conscience, je vous supplie de ne pas mettre ma lettre au panier. Continuez votre lecture, ma vie est entre vos mains. C’est donc en arrivant au cabinet que je me rendis compte que quelque chose n’allait pas. Pour être plus précis, quelque chose clochait. 

Tout d’abord, Madame Davron n’était pas là. Vous qui vous plaignez sans cesse de votre secrétaire, Dieu m’est témoin qu’à maintes reprises je vous ai vanté la précision de cette femme, tant dans son travail que dans ses horaires. Eh bien, pour la première fois depuis vingt cinq ans, j’ai dû ouvrir le bureau. Madame Davron était en retard. Pauvre de moi, le pire restait à venir. Dans mon bureau, tout était en désordre. Je vous rassure, on ne m’avait pas visité. Le téléphone n’était pas à sa place, mes stylos n’étaient pas rangés dans leur pot mais, posés tel quel, en vrac sur mon bureau, mon presse-papier était sur le dos, ma bibliothèque en désordre, le tapis et les rideaux avaient été changés. Le tout sentait affreusement la cigarette. C’en était ainsi pour tout. 

Au bout d’une demi-heure, Madame Davron arriva enfin. Avec horreur je ne reconnus pas cette femme. Ce n’était pas celle que je côtoyais depuis tant d’années, celle-ci était toute délurée, insolente, et habillée d’un mauvais goût… Le pire de tout je crois, fut lorsqu’elle sortit devant moi une cigarette et l’alluma en y tirant de grandes bouffées. Moi qui déteste le tabac sous toutes ses formes. Me voyant tout pâle, elle sembla ne pas trop être sûre de me reconnaître et, osa me faire des réflexions sur mon habit noir, trop sombre me dit-elle. De vous à moi, vous reconnaîtrez j’en suis sûr que le noir est ce qui sied le mieux à notre profession. Quoi qu’il en soit, sérieusement ébranlé par tout ceci, je lui demandais de me laisser seul. 

Quand elle fut sortie, j’essayais de faire le point sur la situation et c’est là que je fis le rapprochement avec la discussion que j’avais eue à midi avec Monsieur Fingus. Et s’il avait raison ? Je sais que tout ceci peut vous paraître farfelu au plus haut point et, je vous rassure tout de suite, je ne souffre ni d’indigestion, ni d’insolation. Je ne sais comment j’en suis venu à faire le lien avec Eric, mais le fait est que je me sentais étranger dans mon bureau. Une pièce que j’inspecte tous les jours, des dossiers que je classe avec le plus grand soin, mes livres qui sont habituellement classés de telle sorte qu’en fermant les yeux, j’aurais trouvé du premier coup la documentation adéquat. Tout, absolument tout me paraissait familier et en même temps… inconnu. Un peu comme une situation que l’on vit tout en étant sûr de l’avoir déjà vécue. Pris d’une panique insurmontable, je décidais de m’enfuir. Stupide n’est-ce pas ? Enfin, peu importe, dans un premier temps c’est ce que je fis. En saluant Madame Davron (ou quelque soit son nom), je récupérais mon chapeau, mon manteau et je partis de mon bureau au pas de course. 

Dans la rue la panique ne me quittait pas. Je marchais les yeux par terre en jetant de temps en temps des regards en arrière, au cas où. Après une demi-heure de marche, mon esprit logique refit surface et s’interrogea sur la situation. J’avais beau retourner le problème dans tous les sens, une seule chose revenait sans cesse dans mes déductions et mes tentatives d’analyse, il y avait un chaînon manquant. Quelque chose ou quelqu’un détenait la solution. Sans vouloir le nommer tout en étant sûr que là étaient toutes mes réponses, la maille qui me faisait défaut, c’était bel et bien Eric Fingus. Aussi farfelue que peut vous paraître la situation, et même si je présente pour l’analyste que vous êtes tous les symptômes de la paranoïa, cette homme qui m’avait invité à déjeuner et qui présentait des signes cliniques au point que je lui avais conseillé de venir consulter, cette homme-là qui venait de me raconter une histoire abracadabrante de multi-dimension dont il serait un égaré malgré lui, cette homme avait les clés nécessaires pour me libérer de cette folie. A cet instant, il me sembla évident que le fait de rentrer en contact avec ce naufragé, si son histoire était vraie, m’avait fait moi aussi basculer dans une autre dimension. J’étais maintenant dans un monde qui n’était pas le mien et il fallait absolument retourner chez moi. 

Seulement voilà, comment faire ? je me souvenais parfaitement d’un passage de notre conversation où il m’avait averti que deux personnes ne pouvaient survivre sur un même plan. Si je retournais au bureau, je serais sûrement confronté à mon double et ça, je savais que c’était impossible. Ou très dangereux. Dans tous les cas sans intérêt. Du coup, pour la même raison, je ne pouvais pas non plus retourner chez moi. Ni nul part ailleurs non plus. La seule chose dont j’étais certain, car il n’avait pas le choix, c’était qu’Eric Fingus reviendrait me voir. Sans lui je n’étais plus rien, alors, je ne pouvais que me résoudre à le retrouver et pour cela il me fallait le guetter près du cabinet. 

La mort dans l’âme et plus perdu que jamais, je rebroussais chemin. Désespéré, je longeais les murs dans l’espoir de ne rencontrer personne de ma connaissance. Le chemin du retour me parut durer une éternité, si ce terme a encore un sens dans ma situation. Une fois arrivé sur place, je ne saurais dire combien fut grande ma surprise de voir au coin de la rue Monsieur Fingus en personne. Ce dernier me regardait approcher avec un air ironique. Nonchalamment appuyé contre le mur il fumait une cigarette. De toute évidence, il savait que je savais. 

Trop heureux de le trouver si vite, je n’eus pas la force de lui dire ce que je pensais. Et pourtant, j’étais sûr qu’en venant me trouver, il connaissait les conséquences de son acte. Tant pis, content ou pas je devais faire avec et trouver grâce cet homme le moyen de redevenir moi même. Sans qu’il n’ait le temps de me le demander, je lui fis le récit de tout ce qui m’était arrivé depuis notre séparation. En silence, il m’écoutait, sans marquer la moindre trace de surprise. Il savait que notre rencontre allait aboutir à ce résultat. 

Sans autre forme d’explication, il se tourna et me montra la fenêtre de mon bureau. Il commençait à faire sombre et on avait allumé la lumière. Je chaussais mes lunettes pour voir de loin et là j’eus une vision qui me glaça le sang. Au troisième étage, il n’y avait qu’une lumière allumée, celle de mon bureau. Dissimulée par le rideau, je devinais la silhouette de Madame Davron et à côté, assis dans mon fauteuil, je me vis moi ! A la distance d’où je me voyais, je ne pouvais distinguer les détails de mon visage mais, c’était bien moi. En chair et en os. Fingus avait raison et la preuve gesticulait devant mes yeux, une cigarette à la main. Il s’en fut de peu que je ne m’évanouisse. Blanc comme un linge, je regardais de nouveau Eric qui, l’air cynique, semblait trouver la scène à son goût. Il faut dire aussi que quelques heures auparavant je voulais le faire emprisonner, maintenant j’étais à sa merci et il le savait. 

A le voir si sûr de lui, j’étais persuadé qu’il connaissait le moyen de me rendre au monde que j’aimais alors je lui posais ouvertement la question. Non. Non, fut la seule réponse que j’obtins à toute mes interrogations. Mais oui suis-je bête ! Eric était venu me voir justement pour que je l’aide à repartir mais comment ? Comment pourrions-nous tous les deux quitter ce monde, qui n’était pas le nôtre, sans machine ni rien « d’utile » pour cette tâche ? 

A nouveau, je lui posais la question. Rien. Il n’avait pas la moindre idée du moyen par lequel nous rejoindrions nos dimensions respectives. La seule chose qu’il savait, c’était qu’il était venu à moi dans l’espoir que je puisse l’aider à trouver dans les méandres de son esprit, la clef qui lui permettrait de repartir. Maintenant il était sûr que je ne lui serais plus d’aucune utilité. Pourquoi ? 

Parce que j’avais moi-même basculé. Son intervention directe avait créé une sorte de télescopage qui m’avait extrait de ma dimension. Maintenant, je me trouvais comme lui, perdu sur un chemin sans fin, clôturé par des barrières infranchissables. L’échelle qu’il avait trouvée pour lui s’était brisée à son contact (je parle ici de moi-même en l’occurrence). Il ne voyait plus maintenant aucun moyen de s’échapper. Nous étions deux prisonniers à la dérive. La seule chance de s’en sortir c’était d’attendre et d’espérer que quelqu’un de nos dimensions nous récupère et nous rapatrie pour son univers personnel. Bien sûr la conséquence unique serait de nous ramener à notre intégrité de départ, mais la possibilité que cela se passe était… impossible. De plus nous ne pouvions contacter personne de chez nous, le contact n’était possible qu’avec des homonymes qui ne nous connaissaient pas. Ou plutôt si, ils nous connaissaient mais sous la forme de nos sosies. Les contacter aurait même été dangereux car cela les faisait basculer eux aussi dans cette dimension. Nous étions condamnés, ou damnés, à survivre dans une dimension étrangère. Il nous était interdit de rentrer en contact avec quiconque sous peine de le rallier et de faire un malheureux de plus. 

A ce moment précis, je ne sais pourquoi, la fureur m’emporta. D’un coup je ramassais ce qui me tombait sous la main et je frappais Eric à la tête. A plusieurs reprises, je le frappais. Son sang m’éclaboussait sans réussir pour autant à me sortir de cette rage, ce besoin de me venger de cet homme qui avait réussi à me détruire juste en m’adressant la parole. Je vous dis cela car aujourd’hui mon aventure m’a fait comprendre que dans le fond, on est peu de chose. Après tout ça, c’est le trou noir. Les sirènes m’ont réveillé de l’espèce de trou noir qui m’avait emporté. Mon avocat m’a raconté le version officielle de mon histoire. Je vous la donne pour que vous puissiez distinguer le vrai du faux. 

Le témoin principal de toute cette histoire est la pauvre Madame Davron. D’après elle, les faits sont les suivants : 

A l’heure habituelle, je m’étais préparé pour aller déjeuner. Juste avant de partir un certain Monsieur Fingus était venu me trouver. Il avait l’air sérieusement troublé. Après un entretien bref dans mon bureau nous étions partis ensemble. En début d’après midi, Madame Davron était revenue à son poste et avait repris son travail. Elle ne m’a pas revu de l’après-midi. Vers seize heures, inquiète de ne pas me voir arriver, elle s’était rendue là où je déjeune habituellement. Je n’étais pas venu ce midi. De plus en plus inquiète, elle était retournée au cabinet et là, après une heure d’angoisse, elle avait décidé d’alerter les autorités. Etant donné mon métier et les risques inhérents au contact avec des gens dérangés, ils avaient pris l’affaire très au sérieux. 

L’inspecteur Carole avait été chargée de l’enquête et , c’est en se rendant rue Gay Lussac qu’il tomba sur moi et Eric Fingus. Trop tard, ce dernier gisait raide mort à mes pieds. La vie l’avait quitté, son cerveau avait éclaté sous la pression de mes coups répétés. 

Mon cher ami et confrère. Je vous jure que l’histoire que je vous ai raconté est la vraie. Evidemment, la version de Madame Davron est plus facile à croire, plus rationnelle et plus plausible que la mienne. Vous noterez tout de même qu’elle possède quelques zones d’ombres, des choses incohérentes. Tout d’abord, quelles sont mes motivations, et puis qu’ai je fait de toute ma journée ? Bien sûr, vous connaissez mon honnêteté, j’ai raconté la vérité à l’inspecteur Carole. Tout d’abord il sembla surpris, intrigué. Comme vous vous en doutez il m’a arrêté. J’ai été jugé il y a peu de temps et la justice a décidée de m’interner. 

A l’heure qu’il est, je vous écris de l’hôpital où on m’a enfermé pour tenter de me soigner. J’ai beau leur dire que je n’y suis pour rien, que l’histoire vraie n’est pas celle qui a été retenue contre moi, je vois bien que personne ne me croit. A l’hôpital, il y a un infirmier qui est très gentil, tous les jours il me demande de lui raconter mon histoire. Il s’assied et m’écoute. Tout à l’heure il est partit pour une urgence et a laissé ses affaires dans ma cellule. J’en ai honte mais, je dois bien avouer que j’ai fouillé dans son sac. J’y ai découvert un bloc où il prenait des notes. En fait, cet infirmier est un étudiant et il a décidé de faire sa thèse sur la schizophrénie en me prenant comme sujet. 

Mon cher Daniel, vous avez compris je le pense que je suis désespéré. Etre enfermé pour le crime que j’ai commis, je trouve cela tout à fait normal. Mais je ne suis pas fou ! Tout ce que je vous ai raconté est la vérité et je vous supplie de me croire. En attendant votre visite que j’espère prochaine, je vous présente mes salutations respectueuses. 

                                                                   Votre ami, 

                                                                                            Henri Le Breton. 

PS: Je ne vous rappelle l’urgence de la situation que parce qu’elle est réelle. Je viens de rencontrer un drôle de type dans le couloir, il semble aussi perdu que moi. Je vais aller lui parler tout à l’heure, je suis sûr qu’il va me ramener chez moi. 

Et voilà, vous savez tout. C’est David Heddings, vous savez le garagiste. Après avoir lu cette lettre je me mis à boire mon café qui du coup, était tout froid. Une fois fini, je décidais de refermer la lettre et de la ramener à la poste. Arrivé à la poste, je demande à voir Henri le facteur, pour m’excuser d’avoir ouvert une lettre qui ne m’était pas destinée, et c’est à partir de là que rien ne va plus. La dame très gentille du guichet me regarda bizarrement, elle me prit la lettre, la regarda avant de me dire qu’il n’y avait jamais eu aucun Henri chez eux. 

Dépité, je décidais de lui laisser la lettre, de toute façon, la poste, c’était elle aussi. Perdu dans mes pensées, je repris le chemin du garage. Je pensais à l’histoire de ce type. Ce devait être terrible de devenir fou. 

Au bout d’un quart d’heure, j’arrivais au garage et là, incroyable, Monsieur Hopkins en avait changé le nom. Après tout pourquoi pas, en tout cas il avait fait vite. Je m’approchais si près que j’allais entrer, quand d’un coup, la voix de Monsieur Hopkins m’appela – David qu’est-ce que tu fous encore ? 

- J’arrive Monsieur, j’arrive. Je n’avais pas dit un mot. Dans la foulée je me passais devant les yeux. Un second moi était dans mon garage. Il s’approcha de Monsieur Hopkins qui lui décrocha une gifle. 

Effrayé je me cachais derrière la poubelle pour réfléchir. Je ne comprenais plus rien. Henry n’existait pas, mon patron était devenu méchant et il y avait un double à ma place. 

Vous vous en doutez, je fis vite la relation avec l’histoire de la lettre. Comment était-ce possible, allais-je finir dans un asile moi aussi ? Je décidais d’attendre la fermeture du garage pour en avoir le cœur net. En attendant je décidai d’écrire mon histoire et de l’envoyer à un inconnu. Vous. 

Avant de vérifier, je vais la finir et la poster. Maintenant, il fait nuit. Le garage est fermé et toutes les lumières sont éteintes. Je vais bientôt monter à mon appartement mais, une question m’angoisse, y-a-t-il quelqu’un derrière la porte ? 

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